MAX BRITO : « Quand on reste positif, on renvoie de bonnes ondes »

Quel honneur pour Côte d’Ivoire Rugby de rencontrer et d’écouter Max Brito , une figure du rugby Ivoirien.
Paralysé suite à un choc à la coupe du monde 95, Max est impressionnant de force, d’humilité, de courage… Il évoque pour nous son handicap, ses difficultés et ses espoirs ,mais aussi la « très belle aventure collective » vécue lors de cette Coupe du Monde , le projet Côte d’Ivoire Rugby dont il fait partie et auquel il a « tout de suite accroché  » , le rugby moderne…
Autant de leçons qu’il nous offre .

« -Tout d’abord une question qui brûle les lèvres de beaucoup de monde qui souhaite avoir de tes nouvelles: comment vas tu ?

Au début de l’accident j’ai perdu tous mes repères, j’étais dans le vide et un brouillard permanent qui ne me permettaient pas de voir devant moi. J’ai dû reprendre le combat qui n’était plus celui des terrains, mais celui de ma survie, ce fut très dur, et très violent, moralement et physiquement. Tout s’est effondré autour de moi, j’avais deux choix: ou je me battais ou j’abandonnais. J’ai donc choisi de reconstruire une nouvelle vie adaptée à mon handicap, je ne devais en aucun cas perdre cet objectif qui m’a permis de surmonter toutes ces années comme un coureur de fond seul, toujours seul, qui n’arrête jamais de courir et qui doit être endurant pour rester toujours debout. Je suis allé chercher au plus profond de mes entrailles le peu de force qu’il me restait pour ne pas sombrer, ce fut âpre et rude, je me compare à un boxeur qui tombe et se relève sans arrêt pour continuer le combat. Cet accident a littéralement fait exploser mon ancien logiciel et a changé la compréhension que je pouvais avoir de la vie. Quatorze ans après, le brouillard s’est doucement dissipé de mon champ de vision. II m’a fallu quatorze ans pour comprendre qu’il fallait que j’accepte mon handicap, mon nouveau corps, pour que les portes s’ouvrent devant moi pour continuer mon chemin. Maintenant, je suis en paix et je vais bien mais tous les jours, je dois gravir l’Everest pas par plaisir mais par nécessité.

-Il y a 25 ans, ce qui devait être une merveilleuse aventure a connu une fin dramatique. Que te reste t-il de positif de cette Coupe du Monde 95 ?

Malgré cette issue dramatique, cette Coupe du Monde reste un conte de fées.

Participer à une Coupe du Monde, quel que soit le sport pratiqué, représente pour tout sportif le but ultime. Cette compétition reste malgré cet accident, une très belle aventure collective.

– Quel était ton ressenti au moment de revêtir le maillot de la sélection nationale et d’entendre l’Abidjanaise ?

Un moment inoubliable de bonheur, de joie indescriptible mais aussi de stress. Je portais les couleurs du pays et je devais lui faire honneur. Jouer dans la cour des grands, ce moment-là on ne peut pas te l’enlever, il est gravé à tout jamais. C’est l’acte ultime pour tout joueur, accéder au plus haut. Quand l’hymne national retentit, la musique et l’adrénaline envahissent ton corps. Ta concentration est au maximum et ton cœur bat à 100 à l’heure. Le coup de sifflet de début de match te délivre de cette forte emprise.

– Comment le groupe a su se remobiliser et disputer une très belle rencontre face à la France , après des débuts difficiles face à l’écosse ?

Je peux te dire que contre l’Ecosse, on n’a pas chômé, on avait beau plaquer, courir dans tous les sens, le rouleau compresseur Ecossais avançait, pour au final nous infliger un score de 89 – 0. Je pense qu’on n’était pas assez chauds sinon on les aurait gagnés 100 à 9 (boutade…). L’équipe de France, ayant vu le mach contre l’Ecosse, nous a pris de haut et a pensé qu’elle allait nous passer plus de cent points. Mais notre fierté a été touchée et on a redoublé d’efforts pour qu’ils marquent le moins de points possibles. Nous étions fiers d’avoir perdu 54 – 18 et d’avoir su si bien résister.

– Vous étiez un peu les chouchous du grand public. Comment la sélection Ivoirienne, 1ere nation d’Afrique Noire à disputer une coupe du monde de rugby, a t-elle été accueillie en Afrique du Sud ?

Nous avons été très bien accueillis comme toutes les autres équipes. Nous étions tous réunis sous une grande tente pendant quelques heures, un moment de pur bonheur, des photos et quelques mots avec les autres joueurs. Nous étions fiers comme de jeunes éléphants de représenter la Côte d’Ivoire et de jouer une coupe du monde face aux grands du rugby mondial. Nous savions très bien que nous n’étions pas l’outsider, mais il fallait en tant que représentants de notre sport, montrer au monde entier que le rugby Ivoirien existait.

Le XV Ivoirien lors de la coupe du monde 95 en Afrique du Sud

– Une phrase m’a marqué : tu disais que ta blessure « ne devrait pas être un facteur limitant à la pratique du rugby » . D’où te vient cette force, ce côté positif ?

Après mon accident, je ne pouvais pas en vouloir à qui que ce soit et encore moins au rugby. C’est arrivé, point. L’être humain essaye de toujours tout intellectualiser, il faut qu’il analyse le pourquoi du comment, il faut qu’il décortique quelque chose qui le dépasse. Certains journalistes cherchent à toujours vouloir me faire dire que le rugby est dangereux. Tout sport est dangereux, on n’est jamais à l’abri d’une blessure, il arrive tous les jours des accidents graves dans le monde entier, que ce soit dans le sport ou dans la vie et personne n’en parle. L’homme est fait pour courir, bouger, partager, rigoler, rencontrer et vivre la vie. J’ai préféré rester dans la lumière que dans les ténèbres, je pense que quand on reste positif, on renvoie de bonnes ondes. C’est mon combat permanent.

– Quels conseils adresserais tu aux jeunes Ivoiriens passionnés par ce sport ?

Je pense que ce cheminement doit se faire en accord avec le tissu familial, très important dans notre pays. Etre sportif de haut niveau demande beaucoup de travail, de discipline, de respect de soi et des autres. Il est important d’avoir une bonne hygiène de vie, mais aussi, ne pas oublier les études qui sont tout aussi primordiales.

« Le projet Côte d’Ivoire Rugby ? Le début d’une grande aventure humaine et sportive « 

– Que penses tu du projet Côte d’Ivoire Rugby dans lequel tu es impliqué, qui vise à développer en profondeur le rugby Ivoirien ?

C’est le début d’une grande aventure humaine et sportive. Nous sommes en train de vivre un moment extraordinaire et nous sommes sur le point de renouer avec le rugby après 25 ans d’attente et de ralenti. Le rugby ivoirien se met en place petit à petit, mais sûrement. Quand les fondations seront établies, le reste viendra tout seul. Il faut garder en tête l’objectif tant attendu qui est en train de se réaliser, alors unissons-nous tous dans un effort commun avec respect, écoute, patience, humilité et travail. Olivier Diomandé est en train d’accomplir un énorme et ambitieux challenge qui va demander beaucoup d’investissements mental et physique. Olivier m’a appelé et m’a expliqué avec passion qu’il voulait remodeler le rugby ivoirien et lui donner une visibilité à long terme. J’ai tout de suite accroché. II s’est lancé un beau défi car la tâche sera ardue, mais comme c’est un compétiteur, je ne doute pas qu’il mènera le projet à terme. J’espère que tous les acteurs impliqués se lanceront à fond dans ce beau projet et grand merci à eux. Je suis vraiment heureux que le centre de formation et d’entraînement porte mon nom et que cela puisse inciter les jeunes à venir s’inscrire et que les parents se réconcilient avec le rugby. Donnons au rugby ivoirien tous les outils nécessaires et il sera capable dans quelques années de rivaliser avec les meilleures équipes du monde. Soyons ambitieux et provoquons le destin.

– Le rugby a beaucoup évolué en 25 ans. Que penses tu de ces changements ? Et quelle équipe et quel joueur incarnent le mieux ta vision du rugby ?

Les règles ont évolué dans le bon sens pour protéger les joueurs et faire vivre le ballon le plus possible, c’est quand même positif. Moi, je suis de l’ancienne école, je pense que les joueurs prendraient plus de plaisir s’ils étaient plus libres dans leur jeu. Avant, le joueur avait pour objectif d’éviter le joueur adverse pour aller dans l’en-but. Maintenant, il faut au contraire provoquer un contact pour entraîner un regroupement. Moins de joli jeu virevoltant et plus de jeu percutant, moins beau à regarder en ce qui me concerne. D’ailleurs, on ne peut que constater l’évolution physique de la plupart des joueurs, quel que soit leur poste. Une musculature beaucoup plus developpée qui favorise les contacts directs entre adversaires. Le 15 de France des années Blanco, Sella, nous a fait rêver. Ils relançaient le jeu de partout, de n’importe quel endroit du terrain, ils mettaient le feu, ce n’était que du plaisir pour les yeux. Le rugby de maintenant, je le trouve répétitif, il y a beaucoup de contacts et de fixation même si on voit de belles phases de jeu.

Je parlerais plutôt d’équipe, parce que tout seul sur le terrain un joueur n’est rien. Pour moi l’équipe qui incarne le plus beau rugby c’est la Nouvelle-Zélande, ils sont fort mentalement, physiquement, leur jeu est rapide, tranchant, percutant, toujours en mouvement mais des fois, ils passent à côté de leur compétition comme lors de la dernière Coupe du Monde au Japon. Sans oublier aussi les autres équipes comme l’Australie, l’Afrique du sud, le Pays de Galles et l’Angleterre.

– Enfin, as tu un message à adresser au monde du rugby et aux rugbymen du monde entier ?

De continuer de nous faire rêver.