Le grand combat de Max Brito

L’Ă©quipe Magazine du 01 juillet 1995


Ils Ă©taient deux Ă©lĂ©phants dans la chambre anonyme d’un hĂ´pital. L’un debout, qui avait pris profondĂ©ment sa respiration avant de frapper doucement Ă  la porte 26, aile 2, septième Ă©tage du centre Pellegrin de Bordeaux. L’autre couchĂ©, blessĂ©, ses longs bras posĂ©s de chaque cĂ´tĂ© d’un torse amaigri, ses mains autrefois si fortes pour plaquer, passer, frapper, et qui dĂ©sormais tentaient d’Ă©prouver le simple contact d’une balle en mousse jaune. Les deux ÉlĂ©phants avaient dĂ» chacun secrètement se le promettre : ils ne pleureraient pas. MĂŞme si c’Ă©tait la première fois qu’ils se revoyaient depuis ce maudit jour du 4 juin dernier. La deuxième minute du match CĂ´te ­ d’Ivoire-Tonga au stade de Restenburg en Afrique du Sud : Max Brito, vingt-sept ans, numĂ©ro 11 des ÉlĂ©phants ivoiriens est plaquĂ©, il tombe, veut se relever, mais un joueur tonguien le retient, avant qu’un deuxième ne s’effondre sur lui, Max dira plus tard qu’il a ressenti comme une formidable dĂ©charge d’Ă©lectricitĂ©, puis qu’il s’est mis Ă  trembler et Ă  trembler, avant de se retrouver bizarrement apaisĂ©. Max ne sentait plus rien. C’est Jean Sathicq vingt-neuf ans, son capitaine, qui est arrivĂ© le premier, alors que le terrible regroupement tardait Ă  se relever. Max a vu Jean, l’a appelĂ© et lui a juste dit : «C’est fini, je suis paralysĂ©.»

Trois semaines plus tard, Max et Jean, les deux ÉlĂ©phants, commencent par se dire des choses simples. «Tu ne peux pas savoir comme ça me fait plaisir de te revoir, tu ne peux pas savoir… » La tĂŞte posĂ©e sur l’oreiller, d ‘une voix oĂą derrière le brouillard des calmants perce la clartĂ© d’un bel accent, Max, le Landais d’Abidjan, se souvient du petit hĂ©licoptère qui l’a emmenĂ©, toujours conscient, Ă  l’hĂ´pital Unitas de Pretoria, avant l’opĂ©ration de sa fracture Ă  une vertèbre cervicale, et les infirmières qui ont pleurĂ© et 1’ont embrassĂ©, «mĂŞme sur la bouche, tu sais !», quand il a enfin pu repartir en France. Max explique Ă  Jean comment les matins dĂ©sormais, quand il se rĂ©veille, il Ă©prouve l’Ă©trange impression de possĂ©der «trois bras et trois jambes», mais qu’une force mystĂ©rieuse semble le retenir dans le dos et lui pèse sur le ventre comme si «un Ă©lĂ©phant», un vrai, s’Ă©tait assis sur lui. Jean Ă©coute, touche la main immobile de son ami.

C’est Ă  son tour de raconter, parce que Max le demande, la fin du match contre les Tonga, l’incroyable violence de ces soixante-dix huit minutes encore Ă  jouer, l’adversaire qui lui a fait «trois fourchettes dans les yeux» et lui a «serrĂ© les couilles Ă  les faire exploser», mais aussi, et peut-ĂŞtre mĂŞme surtout, l’Ă©mouvant tour d’honneur des vaincus beaux comme des vainqueurs Ă  la fin de la rencontre. Les spectateurs du stade de Restenburg-la-blanche applaudissant debout la vaillance de ceux qu’ils reconnaissaient enfin comme leurs frères africains. «C’est bien de n’avoir perdu que 29 Ă  11 contre les Tonga», sourit Max. «Et tu sais, on est aussi la seule Ă©quipe Ă  avoir marquĂ© deux essais aux Français !» rĂ©pond Jean. Ce match France-CĂ´te-d’Ivoire, on sent que les deux amis le rejoueront toute leur vie. «A la tĂ©lĂ©, ils ont dit que tu t’Ă©tais accrochĂ© comme un fou aux Français.»

Mais Max, le modeste trois quarts du Biscarosse Olympique redescendu cette annĂ©e en Troisième Division, n’a pas encore eu l’occasion de se revoir en train de plaquer TĂ©choueyres, l’ailier français, ou de sou lever de bonheur deux coĂ©quipiers après l’un des deux fameux essais marquĂ©s par son pays. Max remarque seulement qu’il a disputĂ©, d’abord, contre le Bataillon de Joinville en match de prĂ©paration Ă  Abidjan, puis face Ă  la France, lors de la phase finale de cette troisième Coupe du monde, les meilleurs matches de sa courte carrière internationale. «C’est bizarre, c’est comme si toute la haine m’Ă©tait Ă  chaque fois remontĂ©e dans le corps.» Cette «haine», cette force, Max et Jean, les deux mĂ©tis d’apparence si tranquilles, ne soupçonnaient mĂŞme pas qu’ils pourraient la ressentir lĂ , Ă  fleur d’une peau hĂ©las souvent trop claire pour les Noirs et trop sombre pour les Blancs. Bien sĂ»r, ils s’Ă©taient dĂ©jĂ  fait insulter sur les terrains de la connerie bien de chez nous, mais la veille encore du match contre les Tonga, ils avaient Ă©voquĂ© ensemble leur «mentalitĂ© plus europĂ©enne», cette diffĂ©rence et non pas cette gĂŞne qu’ils ressentaient auprès des autres ÉlĂ©phants vivant toute l’annĂ©e au pays.

A l’intĂ©rieur du groupe ivoirien, les deux fils d’Hendaye et de Biscarosse avaient gentiment Ă©copĂ© d’un surnom : ils Ă©taient les «p’tits Blancs», ou alors «Matière grise» et «Karembeu», le Basque aux raisonnements implacables et le Landais aux longues nattes rastas.

Lors du stage de prĂ©paration effectuĂ© par les rugbymen ivoiriens dans les PyrĂ©nĂ©es­ Orientales quelques semaines avant le dĂ©but Coupe du monde, les facĂ©tieux pachydermes avaient d’ailleurs voulu couper les « dreadlocks » de «Karembeu». «Il faut que tu te rases le crâne, sinon en Afrique du Sud ils ne te laisseront pas rentrer», avaient-ils tous rigolĂ©. Mais Muriel, la copine du Bob Marley de l’ovale, en visite ce jour-lĂ , Ă©tait rentrĂ©e dans la chambre oĂą les trente apprentis coiffeurs s’Ă©taient rassemblĂ©s. Les yeux noirs de la jolie fille d’Arcachon avaient fixĂ© l ‘assemblĂ©e mi-goguenarde, mi-impressionnĂ©e : «Faites attention ! Le premier qui touche aux nattes de Max, il aura Ă  faire Ă  moi !» Avec la mĂŞme force, Muriel veille aujourd’hui le père de ses deux petits garçons. Assise sur le lit, elle sourit quand Max, dĂ©sormais tondu comme un mouton landais, fait remarquer Ă  Jean: «Tu vois, pour passer les radios, ils m’ont fait la boule Ă  zĂ©ro. C’est vous qui avez fini par gagner…»

Au bout d’une heure bien sĂ»r trop courte, jean s’est quand mĂŞme dĂ©cidĂ© Ă  partir. Il a promis d’envoyer des CD de musique ivoirienne pour alimenter le portable stĂ©rĂ©o posĂ© Ă  cĂ´tĂ© du lit, parce que, comme dirait Max, «les p’tits Blancs aussi savaient danser». Enfin, «Matière grise» a embrassĂ© «Karembeu». Les deux copains se sont donnĂ© rendez-vous au 15 aoĂ»t Ă  Biscarosse, chez Max, pour un match que les «anciens d’Afsud» s’Ă©taient promis de jouer ensemble, bien avant l’accident du meilleur d’entre eux. C’est sĂ»r, Max sera lĂ , il le veut tellement fort, et sa mère, Jeanne-Yolande, cuisinera pour tous. «PrĂ©viens les autres, ordonne Max : vos ventres vont exploser, et ça m’Ă©tonnerait qu’après ça vous alliez manger un cassoulet !»
Un dernier regard, et la porte 26 se referme. Jean baisse les yeux, marche vite dans le long couloir, se plante face Ă  l’ascenseur et rĂ©pète plusieurs fois : «Qu’est­ ce qu’il est fort !» en oubliant de dire que lui aussi s’est montrĂ© brave comme un lion. On le sent soulagĂ©, Ă  nouveau en paix avec lui-mĂŞme, d’ĂŞtre le premier joueur ivoirien Ă  s’ĂŞtre rendu au chevet de son coĂ©quipier. Car comme il l’avait avouĂ© Ă  Muriel plus tĂ´t dans l’après-midi, Jean se sentait coupable. Coupable, lui, le capitaine des ÉlĂ©phants, de ne pas ĂŞtre restĂ© jusqu’au bout auprès de Max Ă  l’hĂ´pital Unitas de Pretoria. Coupable d’avoir Ă©coutĂ© les dirigeants ivoiriens qui avaient ordonnĂ© Ă  lui et Ă  ses coĂ©quipiers de regagner Abidjan seulement quarante-huit heures après le match contre les Tonga.

Jean Sathicq, le trois-quarts centre du CASG, avait laissĂ© une partie de son honneur entre Restenburg et Pretoria. Il l’a retrouvĂ© dans le regard de Max, mais aussi ballon en main quelques heures plus tĂ´t, sur le petit stade de Biscarosse, parmi les trente joueurs et les 2000 spectateurs qui s’Ă©taient rĂ©unis lĂ  pour aider celui qu’ils aiment dĂ©sormais tous comme un frère. Quand il visionnera plus tard la cassette de cette belle journĂ©e que ses amis ont filmĂ©e pour lui, Max verra Fabrice, vingt et un ans, le plus jeune des ses frangins, donner le coup d’envoi du match Aquitaine-Sud contre Aquitaine-Nord, avant de regagner la touche applaudi par tout le stade et son unique tribune pleine Ă  craquer. Ce que Max ne verra pas en revanche, ce sont les regards embuĂ©s que mĂŞme les gros durs de la cĂ´te d’Argent, du Pays basque et du Bordelais cachaient derrière leurs lunettes de soleil, parce que ce dimanche devait d’abord rester une fĂŞte. Entre le superbe essai marquĂ© par Jean Sathicq et les entrĂ©es en mĂŞlĂ©e sans violence, presque dĂ©licates, des Ondarts, Erbani, Moscato, Gimbert ou Sanoko, personne en tout cas ne semblait en vouloir au rugby, et surtout pas Fabrice et Patrick, les frères de Max.

A l’occasion d’un match pour venir en aide Ă  Max. Pascal Ondarts avait lui aussi rĂ©pondu prĂ©sent Ă  l’appel de Fabrice, le plus jeune des frères Brito. (L’Equipe)La veille du match, Patrick, l’aĂ®nĂ©, sociĂ©taire du SBUC, nous avait certes confiĂ© qu’Ă  vingt-neuf ans il avait dĂ©cidĂ© d’arrĂŞter sa carrière de joueur, ce n’Ă©tait aucunement par dĂ©pit envers un sport qui avait brisĂ© son frère, mais tout simplement parce qu’il avait promis Ă  sa femme Lydie que plus jamais elle ne s’inquiĂ©terait les dimanches après-midi, en attendant le retour de son rugbyman favori. Car Patrick n’a pas oubliĂ© tout ce que le rugby avait donnĂ© jusque-lĂ  Ă  sa famille. Depuis que son père, Charles, a dĂ©barquĂ© dans les Landes en provenance d’Abidjan au dĂ©but des annĂ©es 70, trois frères et mĂŞme une sĹ“ur Brito ont portĂ© le maillot bleu et blanc des diffĂ©rentes Ă©quipes du Biscarosse Olympique. Pour cette famille de sept enfants, les choses se sont passĂ©es de façon tellement naturelles que Patrick ne se souvient mĂŞme plus quand et pourquoi lui, Max, Fabrice et JoĂ«lle ont pour la première fois caressĂ© le cuir d’un ballon ovale. Grandi dans l’amour des All Blacks et de Serge Blanco, Patrick rĂŞvait qu’un jour les trois frères Brito joueraient «ensemble la Coupe du monde pour la CĂ´te­ d’Ivoire».

Mais une pubalgie tenace l’avait privĂ© du voyage, avant qu’une blessure Ă  un genou n’empĂŞche aussi Fabrice d’accompagner Max au pays des Springboks. Il n’y a eu donc qu’un seul Brito Ă  «chialer en entonnant pour la première fois l’hymne ivoirien», lors d’un match de prĂ©paration Ă  Abidjan, comme l’a racontĂ© plus tard Max Ă  Patrick. Qu’un seul Brito, mais quel Brito ! «Pas le meilleur joueur, mais sĂ»rement l’une des plus belles gueules de la Coupe du monde», lâche le grand frère qui avoue avoir d’abord ressenti «non pas de la jalousie, mais de l’envie», avant d’ĂŞtre submergĂ© par un seul et unique sentiment : cette fiertĂ©, partagĂ©e par toute une famille. Dans le salon des Brito, mĂŞme Jeanne-Yolande, la mère, «faisait des bons sur le canapĂ© malgrĂ© sa sciatique», se souvient Brigitte, l’une des quatre sĹ“urs.
Et puis, il y eut ce que tout le monde appelle avec pudeur l’«accident de Max». Patrick qui rentre prĂ©cipitamment des BalĂ©ares oĂą il Ă©tait parti pour quelques jours de vacances. Charles, le père, interdisant dĂ©sormais Ă  quiconque de prononcer le mot «rugby» sous son toit. Fabrice, qui annonce pourtant qu’«en 1999, au pays de Galles, un Brito participera Ă  nouveau Ă  la Coupe du monde de rugby».

Si d’ici Ă  quatre ans, Charles ne se laisse pas convaincre, alors Patrick saura trouver les mots, lui dire que mĂŞme sur son lit de martyre Max a regardĂ© la finale de «sa» Coupe du monde, juste un peu déçu que les Blacks n’aient pas gagnĂ©. Patrick saura aussi rappeler Ă  son père que sans le rugby, ce «sport merveilleux», ni lui ni Max n’auraient sans doute rencontrĂ© Fred «l’Anguille» Recchi, Pascal «Polo» Lopez ou Alex «l’Aigle» Pulido, les trois rugbymen « flingoyes » champions juniors du ComitĂ© de CĂ´te d’Argent avec Max en 1985-1986. Une sacrĂ©e gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e de bringueurs pour qui Max n’Ă©tait pas encore «Karembeu» mais dĂ©jĂ  le «Kanak», celui qui au Safi, la boĂ®te de Biscarosse-Plage, «emballait les filles en trois minutes, quand les autres mettaient cinq heures…»

Son frère n’en veut pas au rugby

Dans la chambre 26, Alex l’a dit Ă  Max : «Ce qui t’es arrivĂ© nous a fait nous retrouver.» Le lendemain du drame, Alex, Fred et Polo ont dĂ©cidĂ© de puiser dans la caisse des joueurs du BO les 14 000 F nĂ©cessaires pour envoyer une partie de la famille Brito en Afrique du Sud. Depuis, c’est tout Biscarosse qui pousse derrière la seule famille «black» du gros village et l’Association Max Brito (1), constituĂ©e par les trois copains, avait dĂ©jĂ  recueilli en trois semaines près de 500 000 F de dons. Sur son lit d’hĂ´pital, Max Brito se doute Ă  peine de toute cette mobilisation. Il ne sait pas que sa sĹ“ur Brigitte a dĂ©jĂ  reçu pour lui plus de 300 lettres expĂ©diĂ©es de tout le Sud-Ouest, mais aussi de Paris, d’Alsace, d’Andorre et mĂŞme de Tahiti. Max Brito, l’ÉlĂ©phant brisĂ©, n’a qu’une obsession : il veut remarcher. MĂŞme si, comme le rĂ©sume Patrick,  tous les mĂ©decins sont catĂ©goriques : la moelle Ă©pinière est sectionnĂ©e, la paralysie de quatre membres est irrĂ©versible». Alors, chaque nuit ou presque, Patrick rĂŞve. Il ne marque plus comme avant l’essai vainqueur pour la CĂ´te ­d’Ivoire en finale de la Coupe du monde, non, il est un «guĂ©risseur», et il pose ses mains sur les bras et les jambes de Max pour le soigner, pour qu’il puisse «à nouveau attraper ses enfants, serrer une main ou boire un verre». Le grand combat de Max Brito ne fait que commencer.

(1) Association Max Brito, BP 7940601 Biscarosse Cedex