David Courteix :  » Le R7 et le R15 sont éminemment complémentaires ! »

Le projet « Côte d’Ivoire Rugby » porté par la fédération Ivoirienne et son président, le Dr Elvis Tano, oriente sa stratégie de développement vers la démocratisation du rugby à 7. Le projet fédéral vise en priorité les filles et les femmes ivoiriennes ainsi que les jeunes issus des quartiers populaires.

David Courteix, entraîneur de l’équipe de France féminine à 7 depuis 10 ans , décrypte pour nous les spécificités de cette pratique du rugby, festive et spectaculaire. Celui qui a conduit la France en demi-finale de la coupe du monde face aux « All blacks » en 2017, qui a été désigné meilleur entraineur des JO de Rio en 2016, nous apporte sa vision et son expertise sur les bienfaits de sa pratique dans la démocratisation de la balle ovale. Et conforte la décision de la FIR de mettre l’accent sur le Seven !

–  David, quel regard portes-tu sur ta discipline en France, et au-delà des frontières nationales ? Quelles ont été les grandes évolutions de ces dernières années ?

Malgré sa dimension olympique, sa richesse pédagogique et formative, son accessibilité à tous les types de pratiquants, sa lisibilité pour les spectateurs y compris profanes, le 7, reste aujourd’hui pour moi, que ce soit en France, ou dans le monde entier, une discipline confidentielle, réservée trop souvent à des initiés que ce soit sur le terrain ou dans les tribunes.

Ce constat, qui n’engage que moi, me semble valable que ce soit pour le haut niveau ou  pour les événements relevant d’un niveau de pratique moins exigeant.

Cette affirmation demande sans doute malgré tout quelques nuances et l’Hémisphère sud comme l’Asie semblent néanmoins, pour des raisons différentes, donner une place plus importante dans leurs calendriers comme dans leurs menus rugbystiques au rugby à 7.

L’Europe me semble sur la voie du progrès mais elle est  encore dans une vraie recherche quant à la place qu’elle souhaite laisser au rugby à 7 dans son paysage rugbystique.

La France s’inscrit pour moi dans cet état des lieux sans s’y montrer pour autant à la traîne.

Des progrès non négligeables ont été effectués ces dernières années : le développement du circuit national de fin de saison, l’accompagnement des clubs et des associations rassemblant les licenciés férus de rugby à 7, la professionnalisation par la FFR des deux équipes de France féminine et masculine, le développement des équipes de France de jeune, les championnats de France élite comme ceux  des catégories de jeune, l’inscription du 7 au programme des académies fédérales … tous ces signaux sont des éléments très positifs, ils sont le fruit d’efforts communs entre la fédération et les passionnés et ils annoncent sans doute des lendemains qui chantent.

La pandémie actuelle, à l’instar de son impact sur les compétitions nationales et internationales et de ce qu’elle impose de difficultés dans des domaines bien plus capitaux que le sport aux citoyens de la planète, a mis un petit coup de frein à toutes ces intentions.

Je ne  doute néanmoins pas que lorsque tout ceci sera derrière nous et que nous aurons su en tirer, je l’espère, nombre  de leçons indispensables, la dynamique se réenclenchera et  le 7 aura un jour la place qu’il mérite aux côtés de son ainé le rugby à XV, j’oserais dire à l’ombre de ce dernier et non dans son ombre.

L’opposition de ces deux rugbys est pour moi une erreur tant ils sont différents, ressemblant, complémentaires et enrichissants l’un et l’autre.

– En Europe, on voit de nombreux pratiquants originaires d’Afrique atteindre le plus haut niveau, que penses-tu de cette évolution ?

Des dynamiques passées et présentes, des mouvements de population au niveau mondial ont conduit beaucoup de personnes originaires de différents pays d’Afrique en Europe. L’Afrique est un continent dont sont originaires de nombreux athlètes mondialement connus pour leurs performances, leur engagement, leur état d’esprit, leur passion pour le sport que ce soit dans des disciplines collectives ou individuelles.

Cette culture sportive voyage au travers des générations et des migrations contraintes ou volontaires des personnes d’origine africaine ou d’autres parties du monde.

Le sport est le reflet parfois heureux et parfois malheureux de ce que vit notre planète.

Le rugby n’échappe pas à la règle et il est un sport séduisant pour de nombreux sportifs nés ici ou ailleurs et dont les origines peuvent s’enraciner dans des pays plus ou moins lointains de leurs patries d’accueil.

Je veux y voir le signe sincère que le sport est l’un des révélateurs d’une envie pour la majorité d’entre nous de vivre tous ensemble, de partager des morceaux de vie , des moments simples et des passions communes au-delà de nos histoires personnelles respectives.

Carpe diem sans aucune démagogie, ni volonté de dévoyer ma réponse.

 » L’entrée par le 7 sur le plan du développement pourrait être une stratégie gagnante »

– La fédération Ivoirienne de rugby, à l’instar d’autres pays en Afrique reste convaincue que son avenir passe nécessairement par le 7, selon toi, est-ce une stratégie gagnante ?

Je n’ai pas de don de voyance et je connais malheureusement de façon trop approximative  la situation du rugby en Afrique et en Côte d’Ivoire .

Toutefois et sans aucune prétention , je pense effectivement que l’entrée par le 7 sur le plan du développement, comme sur le plan des ambitions en matière de mise en œuvre de programmes de haut niveau, pourrait s’avérer être une stratégie gagnante dans des régions et des pays dont la culture rugby existe  ( je sais que ceci est le cas d’une bonne partie des pays d’Afrique et de la côte d’Ivoire particulièrement ) mais dans lesquelles elle est moins affirmée que dans les grandes nations de rugby.

Comme je l’évoquais, le 7 est à mon sens plus accessible que le XV par de nombreux éléments et notamment  par la prise en compte plus faible de la spécificité des postes, par la lecture moins complexe qu’il offre des rapports de force, par la plus grande transparence des phases de contact y compris lorsqu’elles conduisent à l’utilisation du jeu au sol.

Les phases dites ordonnées peuvent se satisfaire d’un approche technique moins aboutie, l’effectif moins important est plus aisé à réunir, bref le 7 est ses vertus pédagogiques, la sollicitation décuplée des pratiquantes et pratiquants, la liberté d’action offerte par les espaces plus importants et ses exigences collectives font de la discipline un formidable outil de pratique. Il convient naturellement  de l’adapter aux niveaux des pratiquants en jouant sur toutes les lois de l’exercice et en prenant naturellement en compte la préparation indispensable et l’apprentissage conséquent que suppose le sport de combat de collectif qu’est le rugby.

– Tu as maintenant une longue expérience de la formation des athlètes au plus haut niveau. Dans le parcours rugbystique, la pratique du rugby à 7 doit-elle être forcément dissociée de la pratique du rugby à XV ?

J’ai en partie répondu à cette question ci-dessus.

Ma position, très personnelle je le reconnais, est non et même cent fois non.

Ces deux disciplines ont leurs spécificités et leurs exigences propres. Celles -ci sont liées à la modification de l’espace, de l’effectif et donc du temps, puis de tout ce que je viens d’évoquer ci-dessus en matière de simplicité, mais leur logique interne reste exactement la même, ces disciplines sont  intimement liées, jumelles et pour ce qui me concerne éminemment complémentaires.

On peut faire du 7 ou du XV, du 7 et du XV. Je pense même l’expérience des deux, si on en a le goût, formatrice , stimulante et productrice de plaisir, de progression et à terme de performance quel que soit le niveau d’exigence.

Le passage de l’un à l’autre suppose des facultés d’adaptation mais à ma connaissance cette qualité, outre le fait qu’elle est un immense atout dans la vie quotidienne et ce quelle que soit l’activité envisagée, est une aptitude dont l’homo sapiens me semble par construction plutôt assez naturellement doté .

Elle reste à développer ou à entretenir et le rugby peut bien sûr y tenir sa place.

– Le projet « Côte d’Ivoire Rugby » prévoit la création de l’académie Max Brito à Abidjan. Ce projet a pour ambition de former, avant tout, des citoyens et des citoyennes libres et autonomes dotés d’une bonne capacité de discernement. Cette vision ne te semble-t-elle pas en décalage avec les attentes du haut niveau ?

Sans tomber dans les poncifs que sont les discours polis et néanmoins sincères, je le crois, comme de nombreux acteurs du haut niveau aujourd’hui, je pense que ces objectifs sont bien sûr tout sauf en décalage avec des objectifs de haut niveau.

J’ai envie de dire, sans démagogie aucune, j’insiste, qu’ils sont à mon sens des accompagnateurs indispensables de toute ambition en matière de chemin d’accès au haut niveau.

Je pense qu’il est assez communément admis aujourd’hui que manger, dormir … 100 pour cent rugby ou toute autre discipline est une gageure si l’on souhaite accompagner une ou un athlète dans un projet de performance, à haut niveau y compris.

 » Notre envie est aussi de les voir réussir leurs vies de femmes ou d’hommes « 

Des athlètes émancipés, autonomes, responsables, pleinement conscients, épanouis, bien dans leur peau et respectés dans leur identité leur singularité en tant qu’individus ont, nous sommes nombreux à le penser, beaucoup plus de chances de réussir dans un environnement fait de choix, d’adaptation, de résultats, d’exigences, de collaboration, d’empathie, de libre arbitre, d’esprit critique de résilience ( une liste loin d’être exhaustive ), que des athlètes qui en seraient dépourvus.

Des contre-exemples existent sans doute dans la mesure où nous sommes tous différents mais je crois que l’un des éléments de votre question est fondamental. Au-delà de notre envie de les voir réussir sur le plan sportif , il s’agit aussi pour nous de les voir réussir leurs vies de femmes ou d’hommes et donc je le pense de citoyennes et de citoyens impliqués dans la vie collective au sens le plus noble du terme.

– Le rugby revendique souvent un statut de « sport populaire » mais en Afrique, il est souvent considéré comme trop complexe et violent. Il renvoie parfois à l’époque de la colonisation et peut sembler élitiste. Selon toi, le R7 peut-il apporter un souffle nouveau pour les nations du sud qui n’ont pas encore développé une pratique structurée de ce sport ?

Le rugby n’échappe effectivement pas à des clivages sociaux construits par le temps et l’image qu’il en retire peut sans doute parfois rebuter de potentiels pratiquants.

Sport populaire dans certains pays, il est effectivement dans d’autres  une pratique plutôt réservée à  des personnes appartenant à des classes plus aisées.  

Son rattachement à la colonisation, que je comprends aisément, peut sans doute nuire à sa pratique dans des régions de certaines parties du monde lourdement impactées aujourd’hui encore  par la  colonisation et ses effets.

Il m’est néanmoins difficile de porter un regard averti sur la situation particulière du rugby de ce point de vue-là.

Un programme d’initiation adapté dont je ne doute pas que les fédérations savent ou sauront le mettre en place à l’image du programme que vous venez d’évoquer pour ce qui concerne la Côte d’Ivoire aura sans doute raison de certaines résistances.

Sport collectif de combat qui suppose une solidarité, un engagement, une complicité fine de tous les instants, le rugby est un sport qui peut séduire (à l’image de ce qui se passe souvent dans les cycles d’initiation scolaires en France) un très large public, qu’il soit masculin ou féminin.

Le contact, le corps à corps, la lutte et les exigences nourries par les règles sur le plan de la coopération mais aussi du respect de l’intégrité qu’’il soit partenaire ou adversaire nourrissent les désirs de faire et d’entreprendre ensemble . L’activité revêt, pour les enseignants comme pour les éducateurs, de nombreux trésors d’enseignement que ce soit sur le plan du fonctionnement du groupe de l’équipe, du respect du cadre indispensable au plaisir et de la maîtrise de ses émotions ou de son engagement physique.

Générateur d’intelligence situationnelle individuelle et collective, le rugby mobilise des valeurs de coopération extrêmement citoyennes et si le combat y est prégnant, il  y est, de façon permanente, empreint de technique, de maîtrise, de lucidité, d’adaptation aux potentiels et aux rapports de force, comportements eux aussi synonymes d’acuité, d’entendement et de perspicacité.  

Le rugby est un sport simple dont la complexité se révèle dans la pratique elle-même. Cette dernière lui confère toute sa richesse et l’idée même de replacer le rugby dans sa composante éducative peut aider à en percevoir la véritable image.

J’ai déjà lourdement insisté sur les atouts du rugby à 7 et pour reprendre vos termes initiaux , je pense effectivement que le 7, par ses spécificités, peut se présenter comme un rugby plus accessible et ainsi « démocratiser » la pratique de l’ovale.

– L’année sportive 2021 sera marquée par le rendez-vous planétaire des jeux olympiques de Tokyo (initialement prévus à l’été 2020). La fédération Ivoirienne sera une fervente supportrice des équipes de France. Sur le plan sportif, l’équipe de France féminine à 7 aura à cœur de défendre son rang face à de redoutables adversaires. Sur le plan sociétal, le rugby féminin est un formidable outil dans la lutte contre les inégalités de genre. Les filles seront sans doute « dans le viseur » médiatique, ce qui peut générer une pression supplémentaire. Comment abordez-vous ce double enjeu avec l’équipe de France ?

Les deux équipes de France doivent encore passer par l’ultime tournoi de qualification olympique pour décrocher l’un des derniers précieux sésames pour l’échéance olympique de fin de saison. La concurrence sera rude mais la motivation est à l’image de l’objectif, immense et malgré les conditions actuelles très particulières, l’implication des athlètes comme la nôtre est à l’image de ce qu’elle est habituellement, je pense, totalement adaptée à l’ambition.

Le soutien de la fédération Ivoirienne sera très apprécié et je me permets de vous en remercier au nom de tous les athlètes des équipes de France et de leurs accompagnants.

 » La lutte pour l’équité hommes/femmes est un enjeu majeur de nos sociétés « 

L’équipe féminine, au même titre que l’équipe masculine, si elles décrochent leur qualifications respectives auront des chances réelles lors de la compétition, dans un contexte effectivement extrêmement relevé ,avec des adversaires redoutables.

Les joueuses, avec qui nous collaborons, préparent ces jeux avec passion, implication, minutie et intelligence depuis des années et la pression liée à ce type d’événements majeurs et singuliers est devenue aujourd’hui, plus que pour toute autre compétition, une alliée avec laquelle elles aiment jouer et dont elles savent à merveille tirer des forces supplémentaires en matière de cohésion, d’intelligence collective et de concentration optimale.

Ceci n’est en aucun cas un gage de victoire et laisse bien sûr toute sa place à la glorieuse incertitude du sport nourrie par les immenses qualités de nos adversaires.

En effet, la confiance affichée ne nous fait jamais perdre de vue la valeur de l’opposition et la taille du défi à relever mais tout ceci est malgré tout un vrai gage d’optimisation du potentiel de l’équipe, quelle que soit la nature plus ou moins insistante que porte la presse, la fédération, les observateurs et par-delà le public aux résultats de l’équipe.

La lutte pour l’équité homme femme est un enjeu majeur de nos sociétés et les femmes du rugby, femmes avant tout sont pour beaucoup au même titre que nous tous impliqués au quotidien dans ce combat citoyen incontournable, indiscutable  et capital.

Si le rugby par ses connotations masculines et les représentations sociales historiques et culturelles qui y sont associées peut à ce titre attirer l’œil et prendre une place particulière dans la capacité à faire avancer le débat vers l’équité, je ne doute ni de l’engagement ni de l’habileté de l’ensemble des membres du groupe mais aussi des représentants de la fédération à se positionner fortement dans le combat pour une progression rapide et sans concession vers cet objectif d’une évidence limpide.

David a été élu meilleur coach lors des JO 2016